Restitution des échanges au Colloque du 10 Mai 2008
à Arles chez Actes Sud.


     Empêchée d'assister en personne au Colloque, Nancy Huston nous a adressé une lettre dans laquelle elle décrit .....sa première journée à High Mowing School ....

Pour lire son récit,   cliquez ici !

      Karine Henry, écrivain et créatrice de la Librairie "Comme un roman" à Paris, dans le Marais, a partagé avec nous quelques réflexions que lui inspirent ses expériences de  professeur de collège en banlieue parisienne. Jeune enseignante inexpérimentée mais enthousiaste, elle y fut employée pour enseigner le français aux élèves. Rapidement elle s'y est heurtée à l'utilitarisme et au désenchantement vis-à-vis de la littérature et de l'art qu'elle chérit avant tout.  Dans son bref exposé elle nous a décrit quelques-uns des moeurs barbares qui règnent dans ces lieux supposés éveiller nos enfants à la culture. Pour lire, on envoie les enfants au CDI (centre de documentation et d'information). Le nom en dit long: ici on vient pour compiler des informations utiles pour faire des exposés et trouver des réponses à des questions non pas existentielles, mais pressantes tout de même, parce que le prof les a posées , et de la réponse dépend la note, sésame pour entrer dans la voie du succès.
La dimension physique ne compte point: n'est-il pas plus pratique encore de faire du copié-collé que de copier sur un livre ? De toute manière: les livres, on ne les y touche pas pour le plaisir. Les visites au CDI, contrairement aux pérégrinations dans des bibliothèques traditionnelles, sont uniquement utiles et pas destinées aux aventures de l'esprit ni aux découvertes insolites.
Pendant les cours, les élèves reçoivent des photocopies, ou, au mieux, travaillent avec des bouts de textes figurant dans leurs manuels. Tout le côté sensuel de la lecture, toute intimité  aussi, passent à la trappe.
      Il en va autrement dans une librairie. Celle de Mme Henry est un lieu chaleureux où il fait bon musarder. Les enfants, à peine entrés se précipitent sur le "coin jeunesse" et se perdent dans des lectures ni utilitaires, ni prescrites ni notées. Ici Mme Henry se sent professionnellement reconnue et investie d'une mission: faire aimer les livres, les offrir au désir des lecteurs !
        L'école, pense-t-elle, devrait re-penser la place des arts en son sein: pourquoi déjà les scinder en disciplines distinctes ? Elle avance l'idée d'un pôle artistique (ou "pôle des humanités") dans chaque institution: on y exercerait toutes les activités artistiques confondues: théâtre, peinture, musique, poésie... et pour le plaisir, non pour avoir de bonnes notes.
Pour préparer votre visite à la Librairie "Comme un roman",  cliquez ici !

Cécile Ladjali, écrivain, professeur de Lycée en Seine Saint Denis, et chargée de cours à la Sorbonne Nouvelle  nous fait entendre un autre son de cloche. C'est une lutteuse et qui exerce son métier d'enseignante avec autant de passion que celui d'écrivain, ne se laissant absolument pas décourager par des avis contraires ou des refus de la part des élèves. On lui reproche d'être élitiste: elle s'en moque ! Les élèves des quartiers nord-est de Paris ne pourront s'en sortir que s'ils acquièrent un autre langage que celui  -  pauvre, brutal, maltraité - de leurs ghettos. Ils se trouvent donc dans un ghetto linguistique autant que dans un ghetto architectural. La tâche du professeur de français consiste justement à les aider d'en sortir. et cela commence  par un travail sur le langage. Mme Ladjali n'hésite pas de confronter les élèves avec des textes assez difficiles, "pour les tirer vers le haut".  
Si vous souhaitez savoir plus en détail comment elle s'y prend  cliquez ici ! ou bien ici !

Jean-Louis Le Grand
, professeur en sciences de l'Éducation à paris VIII, en introduisant la première table ronde, s'est référé à l'intitulé du colloque: "Comment penser une écologie de l'éducation?" L'éducation à l'Université concerne des adultes, en formation continue des personnes de tous âges. Et ils ont souvent bien besoin de formation et d'éducation au-delà des apprentissages utiles à prendre en charge telle ou telle tâche professionnelle ! Le monde dans lequel nous vivons changeant terriblement vite, nous devons changer de comportements, retrouver nos marques, agir autrement. C'est pour cela que la tâche de l'université ne peut pas se limiter à transmettre des savoirs. Pour que les personnes puissent agir autrement, il faut qu'elles re-travaillent le sens de leur agir.  Éduquer, c'est aussi ça: se remettre en question pour changer. 
Pour en savoir plus et accéder à des cours de Jean-Louis Le Grand et ses collègues sur l'éducation tout au long de la vie,
                                                                                                                                                                cliquez ici svp !

La première table ronde (+discussion avec la salle) était consacrée à la nécessité de penser l'éducation autrement: comme une éducation à la pensée complexe, à la sensibilité aux processus sociaux, la Nature, la beauté du Monde. Il s'agit de faire éclater le carcan de la pensée utilitariste à court terme.
Ce qui suit n'est pas une retranscription mot à mot, mais un essai de restitution du sens des contributions de chacun. La qualité de l'enregistrement laisse parfois à désirer. J'espère tout de même de ne pas avoir fait de contresens ou des raccourcis illicites et qui feraient perdre le sens des paroles des uns et des autres.

Question de départ: qu'est-ce qui rend les enfants et, plus généralement, les personnes de tous âges, capable de vivre pleinement dans leur monde social et culturel, d'être résilients en cas de difficultés ?

CL: Maîtriser les techniques de base: parler, écrire, penser. Tout cela bien avant Internet, car autrement ils compilent le choses et les impriment sur le papier mais sans les intégrer. Pour cela il faut donner du temps au processus assez lent nécessaire pour développer les fondamentaux.

KH: Et provoquer une rencontre des élèves avec l'écriture qui fait sens, c'est à dire non isolée de son contexte comme c'est hélas le cas dans les manuels ! Isoler les textes de leurs contextes prive les enfants doublement de sens de contact sensuel, sensoriel, et d'en éprouver la signification par rapport à la situation et à l'homme.

MK: et en gommant cela, on omet aussi de leur apprendre à faire attention au support, au canal, au médium qui -d'après Mc Luhan - est lui-même un message et qui permet de nous manipuler si nous en restons inconscients et sans possibilité d'examen critique.

KH: Si l'on n'intègre pas le contexte on ne prépare pas non plus le transfert après: les enfants ne pourront donc rien faire avec ça, ne s'y lient pas.

PF:  En musique p.ex. -ma discipline - c'est une vraie question pour moi : faut-il intégrer le monde culturel des enfants dans les cours ou proposer d'emblée des contenus déclarés "nobles" aux enfants. Est-ce que l'enseignant est un médiateur, un véritable pont qui, grâce à son enthousiasme, peut faire entrer les enfants dans son univers marqué à la fois par leur vécu et celui de la culture au sens plus large. Cela présuppose bien sûr qu'il se soit intéressé à la façon des enfants de ressentir la musique et l'ensemble du monde sonore.

CG: Pour moi qui enseigne la peinture et les arts plastoiques se pose p.ex. le problème des mangas. J'ai pris sur moi de me plonger dans cet univers. Dans mes cours j'ai commencé par les mangas. On s'est, avec les enfants, intéressés aux graphismes très sophistiqués de certains de ces mangas. C'était passionnant. Mais une fois dedans, on n'y est pas restés. Ça s'est avéré être une porte d'entrée valable pour approcher Albrecht Dürer, ce très grand dessinateur et graveur allemand de la Renaissance, et son langage pictural. Ça donnera lieu à une exposition bientôt.

CL: Le temps est très limité en classe. Est-ce qu'on a vraiment le temps de les re-plonger dans la musique rock , le rap ou des bandes dessinés  ... ce qu'ils lisent et entendent déjà tout le temps et sans effort ? Notre tâche est de les faire sortir de là de les emmener plus loin.

PF: Moi je les fais parler de ce qui les passionne et puis fais le pont avec la musique classique et ce qui me passionne.je ne peux pas parler de LEUR musique, je ne la connais pas assez, mais leur permettre d'en parler un peu fait qu'ils peuvent aller plus loin ensuite.

MK: Faire le pont, être le constructeur de ponts. questionner et élargir le sens ...

CL: Mais avant tout: élargir les possibles des élèves au lieu de les enfermer dans ce qui leur est facile.

KH: Le sens, on le réintègre en se situant dans le monde et puis on pose des questions, crée de la distance ... ce qui permet de se dégager de la fermeture de sens.

MK: Il y a là une complémentarité des points de vue de nos deux invitées: stimuler, provoquer, faire avec le plaisir et pousser dans l'effort.

PF: reconnaître ce qu'un enfant est, partir de la reconnaissance de l'enfant et voyager avec lui, oui, traverser des ponts. déstabiliser mais aussi rassurer;
Pour qu'il puisse apprendre il faut d'abord reconnaître l'autre dans ce qu'il est et où il se trouve pour qu'il puisse ensuite aller plus loin.

MK:  La nécessité  de la plasticité, de l'agilité : travailler cela chez les enfants pour qu'ils deviennent et restent et mobiles.

BG: Depuis le début de ce colloque j'entends la difficulté de la tâche des enseignants: non seulement il y a le hiatus entre la culture des élèves et la culture avec un grand C, mais en plus l'institution ne vous soutient pas, tout au contraire !

RB: On constate partout dans le monde, dans la classe comme dans le monde: une rencontre difficile entre des cultures différentes. Dans la culture ambiante, il y a un enracinement des adultes dans leur culture. Chez les jeunes, la culture se manifeste comme un surgissement , quelque chose  de neuf, de difficilement accessible pour nous qui sommes enracinés  dans notre culture d'adultes.
Comment dépasser cette dichotomie? Aller vers un tiers inclus à inventer; il y a bien une culture des jeunes, et ce n'est pas que négatif. Elle est comme toutes les cultures comme le savent les anthropologues. On est dans un choc des cultures. Ce choc il faut le dépasser, mais on n'apprend pas cela à l'IUFM. La formation des maîtres ne les y prépare pas .

KH: C'est vrai ! Je suis passée par là; on n'est vraiment pas préparés à notre rôle en passant par l'IUFM. La didactique disciplinaire est absolument insuffisante. La technique cognitive ne sert à rien sans le reste.  Après j'ai été d'emblée envoyée en SEGPA (Section d'enseignement général et professionnel adapté),
sans savoir quoi exactement leur enseigner. Quels sont leurs besoins, que puis-je leur offrir ? Qu'est-ce que l'institution attend de moi ? Il y avait un décalage. Exemple: visite au musée: les enfants touchent les tableaux. Je leur dis: " il ne faut pas !" Ils répondent: "Mais Madame, pourquoi,  c'est sec, non ?" Ça montre le décalage !

MK: L'éducateur comme passeur et: introduire de la reliance par la rencontre qui fait sens et de la distance en questionnant le vécu.

Salle: Apprendre par le faire aussi: mon fils a testé wikipédia en y introduisant quelque chose de faux. Cela a provoqué tout de suite des réactions. Ça l'a beaucoup fait réfléchir. Il a pu faire tout un travail à partir de cela. Et l'École Steiner lui a permis de faire cela de cette façon !

CL: Le langage est un garant de l'ouverture possible des portes. C'est ça mon travail: faire travailler le langage aux enfants pour qu'ils puissent d'une part s'exprimer et d'autre part pouvoir aller dans le monde au lieu de rester dans leur banlieue sans oser traverser le périphérique.

Salle: Mais dans leur banlieue ils sont reconnus et se sentent à leur place.

CL: Mais je ne dois pas devenir leur copine, je dois les tirer hors de leur enfermement. Ainsi ils auront le choix et feront ce qu'ils voudront. Même si c'est la culture bourgeoise, académique.... Parfois je me heurte à un refus, c'est la bagarre. C'est le prix à payer pour qu'ils aient le choix !

Salle: provoquer des métissages entre les cultures pour pouvoir l'assumer ensemble, résoudre les grands problèmes ensemble au lieu de laisser une partie des jeunes dans la colère impuissante. En faire des co-acteurs. Ça demande une capacité d'analyse, d'avoir une approche outillée.
Que penseront-ils de nous si on ne leur lègue pas seulement les problèmes produits par les déficiences de notre propre culture, mais aussi refuse leur sensibilité, leurs impulsions peut-être malhabiles pour aller de l'avant.  Ne sommes-nous pas trop sûrs de nous et de notre culture mortifère?
Comment  grâce au métissage des cultures permettre aux meilleurs aspects de chaque culture d'en créer une nouvelle, commune?  Permettre grâce au pouvoir d'articulation, d'analyse qu'ils peuvent retirer de l'éducation assurée par NOTRE culture, de formuler et de communiquer LEURS impulsions nouvelles, LEUR sensibilité ... leur énergie aussi.

BG: Je constate votre sentiment de culpabilité: il faut que nous apportions quelque chose aux jeunes. Mais les jeunes, eux,  ont envie d'entreprendre, de faire ... ils acquièrent le nécessaire pour cela. On ne doit pas leur donner indépendamment de leur envie; apporter des réponses à des questions pas posées.

HD: Témoignage de cours sur Mozart:  son histoire de vie comme départ, puis un menuet écrit à 4 ans. Stupéfaction dans la classe ! Puis les élèves écrivent eux-mêmes chacun son menuet. C'est par le faire qu'ils arrivent à s'y lier. Histoires de vie: faire raconter aux enfants une biographie de quelqu'un né le même jour de l'année qu'eux. Ça permet de faire un lien.
François Cheng dit: Le mot sens à trois sens:  sens signification, sens direction, sens pour expérimenter le monde.
Ces 3 aspects se jouent différemment en pédagogie, mais doivent tous être présents !

AR: Pour moi ces questions d'éducation sont aussi une question de reliance. Se relier aux autres et aux formes et contenus culturels dans un souci de sens, mais aussi dans un intérêt vital et dans un souci de réenchantement. Car autrement nous vivons le Monde comme "tombé en morceaux", cassé, et ne trouvons ni la possibilité d'interagir avec lui ni  de plaisir à y vivre.

MK: Nous allons clore le débat sur cette intervention qui boucle le bien car elle renvoie au désenchantement du Monde dont on parlait en introduction, par l'idée d'un ré-enchantement par des pratiques éducatives qui respectent le sens dans tous les sens !


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L'après-midi, Bernard Gillon, créateur et développeur de PME/PMI en Belgique mais aussi ailleurs en Europe, expose ses idées concernant le lien entre l'éducation et l'esprit d'entreprise:

Pour commencer il se présente comme un prolétaire-entrepreneur exploité par son entreprise (mais qu'il exploîte aussi) et surtout par l'État qui en Belgique "mange" 70 % du bénéfice (contre 72 % en France). S'il réussit on le jalouse, s'il échoue on lui dit "tu n'avais qu'à ne pas te lancer!"
l'attitude envers les entrepreneurs est loin d'être toujours très compréhensive ou aimable.
L'esprit d'entreprise peut se comprendre facilement à travers l'histoire de l'achat d'un timbre poste. Ayant acquis un timbre, vous pouvez en faire un tas de choses: le mettre dans une boîte et l'oublier, réfléchir à tous les usages possibles mais ne rien faire, envoyer une lettre d'amour, lancer un projet d'entreprise qui vous mènera peut-être très loin. Bref: c'est un droit de prendre des initiatives d'un certain type, notamment de mettre les agents de la poste en mouvement pour transporter votre lettre là où vous voulez la faire parvenir. Il y a là donc un projet et des moyens pour le lancer.
Bien entendu, cette histoire est trop simple: pour réussir une entreprise, il faut remplir de nombreuses conditions: de la connaissance, des moyens, une volonté et l'énergie de réussir et du pouvoir de conviction pour que d'autre s'associent à votre projet. Et un peu de chance aussi.
Jusqu'ici on se lance dans l'entreprise par culture familiale, par inconscience, mais rarement parce qu'on a appris comment faire. Il n'y a pas vraiment de formation à cela. Pourtant, cela s'apprend: souvent par l'expérience. C'est un processus dans le temps: on essaie une façon de faire et, selon les effets on en tire des enseignements, construisant ainsi son chemin en avançant. La liste des apprentissages à faire paraît interminable:
- travailler son imagination, sa créativité
- pouvoir supporter l'effort sans satisfaction immédiate
- s'accomoder au travail avec des partenaires ou des subordonnés
- tenir sa stratégie tout en étant souple et capable d'agir en fonction de la situation et de ses opportunités
- évaluer rapidement les situations et les hommes
- être rigoureux et critique
- savoir prendre des risques
- savoir les prévenir dans une certaine mesure....
  etc.

Depuis peu, en Europe, le climat pour les entrepreneurs a un peu changé. On se rend compte qu'il n'y a que l'esprit d'entreprise - qu'elle ce soit une entreprise industrielle, sociale ou culturelle - qui crée de la valeur. Pour assurer le bien-être de la société, celle-ci a impérativement besoin d'entrepreneurs en tous genres. Les prochains pas seront d'intégrer la formation à l'initiative dans les systèmes d'éducation et aussi  de réformer les contraintes bureaucratiques qui empêchent ou au moins entravent la liberté d'entreprendre. Sans cela, nos entrepreneurs vont s'épuiser et nos entreprises manquer d'atouts dans la compétition à l'échelle mondiale.

Restitution de la 2ème table ronde:

Question: est-ce que la compétence d'entreprendre est forcément individuelle, ou peut-elle être collective? Je pense aux SCOP qui peuvent être très grandes, comprendre jusqu'à 30 000 personnes en Italie du Nord.

Françoise Nyssen parle d'Actes Sud. Au début, Hubert Nyssen voulait lancer cela comme une initiative portée par plusieurs. Mais le mouvement coopératif ne facilitait pas forcément cela. les banquiers ne croyaient déjà pas que les livres puissent être rentables. Finalement ça a été une initiative individuelle mais avec des partenaires associés. Actes Sud et Harmonia Mundi sont maintenant les plus grandes entreprises d'Arles, fournissent des emplois, de la valeur financières et des biens culturels. Mais aussi de l'animation culturelle. Payer des impôts aussi c'est bien d'en payer. Ainsi on participe à la vie de la société; MAis ce que le gouvernement fait avec, c'est un autre problème!

Karine Henri parle de la nécessité de trouver des partenaires fiables, pas un collectif de gens du même ordre, mais des acteurs qui se rallient au projet de l'entrepreneur. Ainsi, Actes Sud comme partenaire est très important pour elle.

Bernard Gillon: au coeur de tout cela c'est

René Barbier parle des différentes dimensions de l'entreprise: il prend l'exemple d'une SCOP des années 1970 à Vel Nevez, une SCOP de formation et d'édition. Certains en vivait, mois j'avais un revenu d'universitaire. Économiquement, cela a été un échec. D'après Le Comte-Sponville, il y a des logiques pas forcément faciles à articuler :
- La logique financière: il faut faire des profits, évidemment ! et c'est basé sur l'intérêt, le besoin de bénéfices. on ne peut pas y déroger !
- La logique juridico-politique de contrat social, de convention qui règle dans une certaine mesure la première, la tempère
- La logique morale: Que dois-je faire ? Non seulement que puis-je faire? Et ça peut s'opposer aux deux autres logiques.
- La logique spirituelle, éthique: c'est la question de l'amour qui dépasse la .

Dans aucune de ces logiques il ne faut aller trop loin. Il faut les articuler selon la situation. Et aussi ce qui prédomine dépend en partie de la nature de l'activité. Il y a peut-être différentes sortes d'entreprises possibles. Françoise Nyssen dit qu'elle vit toutes ces dimensions, qu'elle les articule dans son agir d'entrepreneur. Elle passe d'une logique à l'autre selon le cas, la situation. Sans faire de théorie, mais elle vit cela. On avance avec liberté.

MK: devenir entrepreneur exigerait donc d'apprendre à distinguer et à articuler pratiquement ces dimensions. est-ce par la pédagogie qu'on l'apprend ?

Henri Dahan: Il y a toujours un projet à l'origine d'une entreprise. Donc: ça fait sens de vouloir apprendre cela aux enfants via une pédagogie par projets. Dans mon école les enseignants déterminent ensemble quels projets proposer aux élèves. Ceux-ci se les approprient ou non. En tous cas, ça donne un sens à l'engagement des enfants. Ce n'est pas forcément facile à obtenir qu'ils coopèrent, surtout entre classes! Il faut souffler sur le feu que les élèves pôrtent en eux, pas remplacer leur feu par le nôtre !
Il y a du désir, du plaisir mais aussi de l'effort et des arbitrages durs à accepter. Les rôles doivent être distribués, chacun doit trouver sa place dans l'ensemble . Mais ça peut créer énormément d'enthousiasme et mobiliser des apprentissages.
Aussi: nous envoyons nos élèves en stage d'entreprise pour qu'ils rencontrent le monde du travail (pas nécessairement des entreprises). Souvent c'est une grande découverte pour eux: le monde du travail prend sens: on s'y investit pour créer de la valeur. Ça les fait aller de l'avant, leur permet aussi de s'enraciner dans la société et ne pas rester que dans le surgissement.

Cécile Ladjali témoigne de la coopération dans l'entreprise qu'est Actes Sud. C'est cette coopération qui permet de faire du travail de qualité. Cette chaleur du projet partagé permet à tous de se dépasser.
Françoise Nyssen dit que pour elle l'Ecole Steiner, c'est exactement cette qualité-là. L'argent n'est qu'un moyen, pas une fin en soi. Le "capitalisme du désastre", il faut le combattre. L'humain et l'amour sont des valeurs supérieures au profit.
Un jeune entrepreneur (vêtements bion en commerce équitable) témoigne que pour lui le comment faire n'était pas difficile à apprendre, mais il faut avoir de solides connaissances, des savoirs pour produire quelque chose dont les autres ont un usage. Il faudra surtout ne jamais cesser d'apprendre, se renouveler, se mettre en question. Et de nos jours il est essentiel de paramétrer le fonctionnement de son entreprise sur les valeurs de la RSE (responsabilité sociale et écologique de l'entreprise)!

Question de la distinction entre morale et éthique et de l'articulation des "ordres" ou logiques dans l'entreprise:
RB: La morale et l'éthique ou la logique de l'amour, ce n'est pas la même chose. Si la morale domine tout le reste, c'est une société moraliste. Pour l'éthique et l'amour, c'est différent, ça concerne le lien entre des personnes. Ce n'est pas forcément collectif mais une question de personnes, de ce qui se passe nentre personnes.
Les entreprises les plus intéressantes, me semble-t-il, sont celles où on essaie de faire des médiations entre ces différents ordres, de comprendre la compléxité des choses. Mais dans les entreprises, la logique économique est essentielle. Sans bénéfice RIEN ne marche.
Françoise Nyssen: Il y a des différences essentielles entre un capitalisme qui ne vise que le profit et des entrepreneurs qui savent que le profit est une contrainte, mais qui ne considèrent pas la maximisation du profit comme un but en soi. Chez Actes Sud, la logique dominante est culturelle, une logique du projet. Mais les responsables savent évidemment qu'ils ne peuvent pas se payer le luxe de perdre constamment de l'argent.

Conclusion (MK): en écoutant vos discours plus complémentaires que vraiment contradictoires, je me rends compte, par rapport à notre question de départ concernant l'éducation à l'esprit d'entreprise, qu'entreprendre n'est pas seulement une question de compétences, mais aussi d'enthousiasme, de projet et de lien avec une situation humaine et culturelle. C'est un processus aussi, incrémental, où l'on avance pas à pas en s'engageant fortement dans la situation, en y prenant des risques et en en tirant du plaisir et un vécu fort. L'entrepreneur se découvre en transformant le monde. et le monde reçoit de lui un cadeau, un don  que seulement lui peut apporter. L'entreprise et l'entrepreneur sont à re-découvrir en France. Il faudra se ressaisir du sens noble qui peut y être lié !

Clôture de la journée (fichier son de très mauvaise qualité...):

Cécile Ladjali: Au fond il s'agit d'inspirer l'envie d'apprendre aux élèves ! Leur donner envie d'aller toujours de l'avant.  L'ennemi est l'ennui, une attitude résignée, flasque. Je me rends compte à quel point mon métier d'écrivain nourrit mon métier de professeur et vice-versa. C'est l'enthousiasme dans un métier qui rejaillit sur l'autre et permet des investissements et des réussites. Ce qui est commun entre les deux est de
toute manière l'amour de la langue. Dans les deux il s'agit de création, d'une force qui est autre chose que la seule force physique à laquelle on voue un culte trop exclusif dans le milieu de mes élèves.
Jean-Louis Le Grand a perçu dans les échanges d'une part un côté chaleureux chez les praticiens de l'éducation à la Steiner: un saisissement, cette ouverture vers l'humain qui est prête à se laisser affecter au lieu de se blinder. Mais ça ne suffit pas: il y a aussi un discernement: distinguer ce qui tend à se confondre et l'articuler !

L'animation artistique de la journée:
Un grand merci à tous les artistes qui ont animé cette journée: à Philippe Franceschi (clarinette et voix voir aussi http://www.aksak.org ), à son ami professeur de Provençal (voix), à Aline Richard (piano) et son fils, aux professeurs, élèves et parents de l'École Steiner de Sorgues (Avignon Nord) qui nous ont présenté un spectacle merveilleux: La Rivière des deux mondes. (voir aussi:  http://www.flickr.com/search/?q=Steiner&w=60894088%40N00 avec des photos et une video !