Empêchée
d'assister en personne au Colloque,
Nancy Huston nous a adressé
une lettre dans laquelle elle décrit .....sa première journée
à High Mowing School ....
Pour lire son récit,
cliquez
ici !
Karine Henry,
écrivain
et créatrice de la Librairie "Comme un roman" à Paris,
dans le Marais, a partagé avec nous quelques réflexions que
lui inspirent ses expériences de professeur de collège en
banlieue parisienne. Jeune enseignante inexpérimentée mais
enthousiaste, elle y fut employée pour enseigner le français aux
élèves. Rapidement elle s'y est heurtée à l'utilitarisme et au
désenchantement vis-à-vis de la littérature et de l'art qu'elle chérit
avant tout. Dans son bref exposé elle nous a décrit quelques-uns
des moeurs barbares qui règnent dans ces lieux supposés éveiller nos
enfants à la culture.
Pour lire, on envoie les enfants au CDI (centre de documentation et
d'information).
Le nom en dit long: ici on vient pour compiler des informations utiles
pour faire des exposés et trouver des réponses à des
questions non pas existentielles, mais pressantes tout de même, parce
que le prof les a posées , et de la réponse dépend la note, sésame pour
entrer dans la voie du succès.
La dimension physique ne compte point: n'est-il pas plus pratique
encore de faire du copié-collé que de copier sur un livre
? De toute manière: les livres, on ne les y touche pas pour le
plaisir. Les visites au CDI, contrairement aux pérégrinations
dans des bibliothèques traditionnelles, sont uniquement utiles et
pas destinées aux aventures de l'esprit ni aux découvertes
insolites.
Pendant les cours, les élèves reçoivent des
photocopies, ou, au mieux, travaillent avec des bouts de textes figurant
dans leurs manuels. Tout le côté sensuel de la lecture, toute
intimité aussi, passent à la trappe.
Il en va autrement dans une librairie. Celle
de Mme Henry est un lieu chaleureux où il fait bon musarder. Les
enfants, à peine entrés se précipitent sur le "coin
jeunesse" et se perdent dans des lectures ni utilitaires, ni prescrites
ni notées. Ici Mme Henry se sent professionnellement reconnue
et investie d'une mission: faire aimer les livres, les offrir au désir
des lecteurs !
L'école, pense-t-elle,
devrait re-penser la place des arts en son sein: pourquoi déjà
les scinder en disciplines distinctes ? Elle avance l'idée d'un
pôle artistique (ou "pôle des humanités") dans chaque
institution: on y exercerait toutes les activités artistiques confondues:
théâtre, peinture, musique, poésie... et pour le plaisir,
non pour avoir de bonnes notes.
Pour préparer votre visite à la Librairie "Comme un
roman",
cliquez ici
!
Cécile Ladjali,
écrivain, professeur
de Lycée en Seine Saint Denis, et chargée de cours à la Sorbonne
Nouvelle nous fait entendre un autre son de cloche. C'est une
lutteuse et qui exerce son métier d'enseignante avec autant de passion
que celui d'écrivain, ne se laissant absolument pas décourager par des
avis contraires ou des refus de la part des élèves. On lui reproche
d'être élitiste: elle s'en moque ! Les élèves des quartiers nord-est de
Paris ne pourront s'en sortir que s'ils acquièrent un autre langage que
celui - pauvre, brutal, maltraité - de leurs ghettos. Ils
se trouvent donc dans un ghetto linguistique autant que dans un ghetto
architectural. La tâche du professeur de français consiste justement à
les aider d'en sortir. et cela commence par un travail sur le
langage. Mme Ladjali n'hésite pas de confronter les élèves avec des
textes assez difficiles, "pour les tirer vers le haut".
Si vous souhaitez savoir plus en détail comment elle s'y
prend
cliquez
ici ! ou bien
ici !
Jean-Louis Le Grand, professeur en sciences de l'Éducation
à paris VIII, en introduisant la première table ronde, s'est
référé à l'intitulé du colloque: "Comment
penser une écologie de l'éducation?" L'éducation
à l'Université concerne des adultes, en formation continue
des personnes de tous âges. Et ils ont souvent bien besoin de formation
et d'éducation au-delà des apprentissages utiles à
prendre en charge telle ou telle tâche professionnelle ! Le monde
dans lequel nous vivons changeant terriblement vite, nous devons changer
de comportements, retrouver nos marques, agir autrement. C'est pour cela
que la tâche de l'université ne peut pas se limiter à
transmettre des savoirs. Pour que les personnes puissent agir autrement,
il faut qu'elles re-travaillent le sens de leur agir. Éduquer,
c'est aussi ça: se remettre en question pour changer.
Pour en savoir plus et accéder à des cours de Jean-Louis
Le Grand et ses collègues sur l'éducation tout au long de
la vie,
cliquez ici
svp !
La première table ronde
(+discussion avec la salle) était consacrée à la nécessité de penser
l'éducation autrement: comme une éducation à la pensée complexe, à la
sensibilité aux processus sociaux, la Nature, la beauté du Monde. Il
s'agit de faire éclater le carcan de la pensée utilitariste à court
terme.
Ce qui suit
n'est pas une retranscription mot à mot, mais
un essai de restitution du sens des contributions de chacun. La qualité
de l'enregistrement laisse parfois à désirer. J'espère tout de même de
ne pas avoir fait de contresens ou des raccourcis
illicites et qui feraient perdre le sens des paroles des uns et des
autres.
Question de départ: qu'est-ce qui rend les enfants
et, plus généralement, les personnes de tous âges,
capable de vivre pleinement dans leur monde social et culturel, d'être
résilients en cas de difficultés ?
CL: Maîtriser les techniques de base: parler, écrire,
penser. Tout cela bien avant Internet, car autrement ils compilent le
choses et les impriment sur le papier mais sans les intégrer. Pour
cela il faut donner du temps au processus assez lent nécessaire pour
développer les fondamentaux.
KH: Et provoquer une rencontre des élèves avec l'écriture
qui fait sens, c'est à dire non isolée de son contexte
comme c'est hélas le cas dans les manuels ! Isoler les textes
de leurs contextes prive les enfants doublement de sens de contact sensuel,
sensoriel, et d'en éprouver la signification par rapport à
la situation et à l'homme.
MK: et en gommant cela, on omet aussi de leur apprendre à
faire attention au support, au canal, au médium qui -d'après
Mc Luhan - est lui-même un message et qui permet de nous manipuler
si nous en restons inconscients et sans possibilité d'examen critique.
KH: Si l'on n'intègre pas le contexte on ne prépare
pas non plus le transfert après: les enfants ne pourront donc rien
faire avec ça, ne s'y lient pas.
PF: En musique p.ex. -ma discipline - c'est une vraie question
pour moi : faut-il intégrer le monde culturel des enfants dans
les cours ou proposer d'emblée des contenus déclarés
"nobles" aux enfants. Est-ce que l'enseignant est un médiateur,
un véritable pont qui, grâce à son enthousiasme, peut
faire entrer les enfants dans son univers marqué à la fois
par leur vécu et celui de la culture au sens plus large. Cela présuppose
bien sûr qu'il se soit intéressé à la façon
des enfants de ressentir la musique et l'ensemble du monde sonore.
CG: Pour moi qui enseigne la peinture et les arts plastoiques se
pose p.ex. le problème des mangas. J'ai pris sur moi de me plonger
dans cet univers. Dans mes cours j'ai commencé par les mangas.
On s'est, avec les enfants, intéressés aux graphismes très
sophistiqués de certains de ces mangas. C'était passionnant.
Mais une fois dedans, on n'y est pas restés. Ça s'est avéré
être une porte d'entrée valable pour approcher Albrecht Dürer,
ce très grand dessinateur et graveur allemand de la Renaissance,
et son langage pictural. Ça donnera lieu à une exposition
bientôt.
CL: Le temps est très limité en classe. Est-ce qu'on
a vraiment le temps de les re-plonger dans la musique rock , le rap ou
des bandes dessinés ... ce qu'ils lisent et entendent déjà
tout le temps et sans effort ? Notre tâche est de les faire sortir
de là de les emmener plus loin.
PF: Moi je les fais parler de ce qui les passionne et puis fais le
pont avec la musique classique et ce qui me passionne.je ne peux pas parler
de LEUR musique, je ne la connais pas assez, mais leur permettre d'en parler
un peu fait qu'ils peuvent aller plus loin ensuite.
MK: Faire le pont, être le constructeur de ponts. questionner
et élargir le sens ...
CL: Mais avant tout: élargir les possibles des élèves
au lieu de les enfermer dans ce qui leur est facile.
KH: Le sens, on le réintègre en se situant dans le
monde et puis on pose des questions, crée de la distance ... ce
qui permet de se dégager de la fermeture de sens.
MK: Il y a là une complémentarité des points
de vue de nos deux invitées: stimuler, provoquer, faire avec le
plaisir et pousser dans l'effort.
PF: reconnaître ce qu'un enfant est, partir de la reconnaissance
de l'enfant et voyager avec lui, oui, traverser des ponts. déstabiliser
mais aussi rassurer;
Pour qu'il puisse apprendre il faut d'abord reconnaître l'autre
dans ce qu'il est et où il se trouve pour qu'il puisse ensuite aller
plus loin.
MK: La nécessité de la plasticité,
de l'agilité : travailler cela chez les enfants pour qu'ils deviennent
et restent et mobiles.
BG: Depuis le début de ce colloque j'entends la difficulté
de la tâche des enseignants: non seulement il y a le hiatus entre la
culture des élèves et la culture avec un grand C, mais
en plus l'institution ne vous soutient pas, tout au contraire !
RB: On constate partout dans le monde, dans la classe comme dans
le monde: une rencontre difficile entre des cultures différentes.
Dans la culture ambiante, il y a un enracinement des adultes dans leur
culture. Chez les jeunes, la culture se manifeste comme un surgissement
, quelque chose de neuf, de difficilement accessible pour nous qui
sommes enracinés dans notre culture d'adultes.
Comment dépasser cette dichotomie? Aller vers un tiers inclus
à inventer; il y a bien une culture des jeunes, et ce n'est pas
que négatif. Elle est comme toutes les cultures comme le savent
les anthropologues. On est dans un choc des cultures. Ce choc il faut
le dépasser, mais on n'apprend pas cela à l'IUFM. La formation
des maîtres ne les y prépare pas .
KH: C'est vrai ! Je suis passée par là; on n'est vraiment
pas préparés à notre rôle en passant par l'IUFM.
La didactique disciplinaire est absolument insuffisante. La technique cognitive
ne sert à rien sans le reste. Après j'ai été
d'emblée envoyée en SEGPA (Section d'enseignement général
et professionnel adapté), sans savoir quoi exactement leur enseigner. Quels sont
leurs besoins, que puis-je leur offrir ? Qu'est-ce que l'institution attend
de moi ? Il y avait un décalage. Exemple: visite au musée:
les enfants touchent les tableaux. Je leur dis: " il ne faut pas !" Ils
répondent: "Mais Madame, pourquoi, c'est sec, non ?" Ça
montre le décalage !
MK: L'éducateur comme passeur et: introduire de la reliance
par la rencontre qui fait sens et de la distance en questionnant le vécu.
Salle: Apprendre par le faire aussi: mon fils a testé wikipédia
en y introduisant quelque chose de faux. Cela a provoqué tout de
suite des réactions. Ça l'a beaucoup fait réfléchir.
Il a pu faire tout un travail à partir de cela. Et l'École
Steiner lui a permis de faire cela de cette façon !
CL: Le langage est un garant de l'ouverture possible des portes.
C'est ça mon travail: faire travailler le langage aux enfants
pour qu'ils puissent d'une part s'exprimer et d'autre part pouvoir aller
dans le monde au lieu de rester dans leur banlieue sans oser traverser
le périphérique.
Salle: Mais dans leur banlieue ils sont reconnus et se sentent à leur place.
CL: Mais je ne dois pas devenir leur copine, je dois les tirer hors
de leur enfermement. Ainsi ils auront le choix et feront ce qu'ils voudront.
Même si c'est la culture bourgeoise, académique.... Parfois
je me heurte à un refus, c'est la bagarre. C'est le prix à
payer pour qu'ils aient le choix !
Salle: provoquer des métissages entre les cultures pour pouvoir
l'assumer ensemble, résoudre les grands problèmes ensemble
au lieu de laisser une partie des jeunes dans la colère impuissante.
En faire des co-acteurs. Ça demande une capacité d'analyse,
d'avoir une approche outillée.
Que penseront-ils de nous si on ne leur lègue pas seulement
les problèmes produits par les déficiences de notre propre
culture, mais aussi refuse leur sensibilité, leurs impulsions
peut-être malhabiles pour aller de l'avant. Ne sommes-nous
pas trop sûrs de nous et de notre culture mortifère?
Comment grâce au métissage des cultures permettre
aux meilleurs aspects de chaque culture d'en créer une nouvelle,
commune? Permettre grâce au pouvoir d'articulation, d'analyse
qu'ils peuvent retirer de l'éducation assurée par NOTRE
culture, de formuler et de communiquer LEURS impulsions nouvelles, LEUR
sensibilité ... leur énergie aussi.
BG: Je constate votre sentiment de culpabilité: il faut que
nous apportions quelque chose aux jeunes. Mais les jeunes, eux,
ont envie d'entreprendre, de faire ... ils acquièrent le nécessaire
pour cela. On ne doit pas leur donner indépendamment de leur envie;
apporter des réponses à des questions pas posées.
HD: Témoignage de cours sur Mozart: son histoire de
vie comme départ, puis un menuet écrit à 4 ans.
Stupéfaction dans la classe ! Puis les élèves écrivent
eux-mêmes chacun son menuet. C'est par le faire qu'ils arrivent
à s'y lier. Histoires de vie: faire raconter aux enfants une biographie
de quelqu'un né le même jour de l'année qu'eux. Ça
permet de faire un lien.
François Cheng dit: Le mot sens à trois sens: sens signification,
sens direction, sens pour expérimenter le monde.
Ces 3 aspects se jouent différemment en pédagogie, mais
doivent tous être présents !
AR: Pour moi ces questions d'éducation sont aussi une question
de reliance. Se relier aux autres et aux formes et contenus
culturels dans un souci de sens, mais aussi dans un intérêt
vital et dans un souci de réenchantement. Car autrement nous vivons
le Monde comme "tombé en morceaux", cassé, et ne trouvons
ni la possibilité d'interagir avec lui ni de plaisir à y vivre.
MK: Nous allons clore le débat sur cette intervention qui
boucle le bien car elle renvoie au désenchantement du Monde dont
on parlait en introduction, par l'idée d'un ré-enchantement
par des pratiques éducatives qui respectent le sens dans tous les
sens !
*********
L'après-midi,
Bernard Gillon, créateur et développeur
de PME/PMI en Belgique mais aussi ailleurs en Europe, expose ses idées
concernant le lien entre l'éducation et l'esprit d'entreprise:
Pour commencer il se présente comme un prolétaire-entrepreneur
exploité par son entreprise (mais qu'il exploîte aussi) et
surtout par l'État qui en Belgique "mange" 70 % du bénéfice
(contre 72 % en France). S'il réussit on le jalouse, s'il échoue
on lui dit "tu n'avais qu'à ne pas te lancer!"
l'attitude envers les entrepreneurs est loin d'être toujours
très compréhensive ou aimable.
L'esprit d'entreprise peut se comprendre facilement à travers
l'histoire de l'achat d'un timbre poste. Ayant acquis un timbre, vous
pouvez en faire un tas de choses: le mettre dans une boîte et
l'oublier, réfléchir à tous les usages possibles mais ne rien faire,
envoyer une lettre d'amour, lancer un projet d'entreprise qui vous
mènera peut-être très loin. Bref: c'est un droit de prendre des
initiatives d'un certain type, notamment de mettre les agents de la
poste en mouvement pour transporter votre lettre là où vous voulez la
faire parvenir. Il y a là donc un projet et des moyens pour le lancer.
Bien entendu, cette histoire est trop simple: pour réussir
une entreprise, il faut remplir de nombreuses conditions: de la connaissance,
des moyens, une volonté et l'énergie de réussir et
du pouvoir de conviction pour que d'autre s'associent à votre projet.
Et un peu de chance aussi.
Jusqu'ici on se lance dans l'entreprise par culture familiale, par
inconscience, mais rarement parce qu'on a appris comment faire. Il n'y
a pas vraiment de formation à cela. Pourtant, cela s'apprend: souvent
par l'expérience. C'est un processus dans le temps: on essaie une
façon de faire et, selon les effets on en tire des enseignements,
construisant ainsi son chemin en avançant. La liste des apprentissages
à faire paraît interminable:
- travailler son imagination, sa créativité
- pouvoir supporter l'effort sans satisfaction immédiate
- s'accomoder au travail avec des partenaires ou des subordonnés
- tenir sa stratégie tout en étant souple et capable
d'agir en fonction de la situation et de ses opportunités
- évaluer rapidement les situations et les hommes
- être rigoureux et critique
- savoir prendre des risques
- savoir les prévenir dans une certaine mesure....
etc.
Depuis peu, en Europe, le climat pour les entrepreneurs a un peu changé.
On se rend compte qu'il n'y a que l'esprit d'entreprise - qu'elle ce soit
une entreprise industrielle, sociale ou culturelle - qui crée de
la valeur. Pour assurer le bien-être de la société,
celle-ci a impérativement besoin d'entrepreneurs en tous genres.
Les prochains pas seront d'i
ntégrer la formation à l'initiative
dans les systèmes d'éducation et aussi de
réformer
les contraintes bureaucratiques qui empêchent ou au moins entravent
la liberté d'entreprendre. Sans cela, nos entrepreneurs vont
s'épuiser et nos entreprises manquer d'atouts dans la compétition
à l'échelle mondiale.
Restitution de la
2ème table ronde:
Question: est-ce que la compétence d'entreprendre est
forcément individuelle, ou peut-elle être collective? Je pense
aux SCOP qui peuvent être très grandes, comprendre jusqu'à 30 000 personnes en Italie du Nord.
Françoise Nyssen parle d'Actes Sud. Au début, Hubert
Nyssen voulait lancer cela comme une initiative portée par plusieurs.
Mais le mouvement coopératif ne facilitait pas forcément
cela. les banquiers ne croyaient déjà pas que les livres
puissent être rentables. Finalement ça a été
une initiative individuelle mais avec des partenaires associés.
Actes Sud et Harmonia Mundi sont maintenant les plus grandes entreprises
d'Arles, fournissent des emplois, de la valeur financières et des
biens culturels. Mais aussi de l'animation culturelle. Payer des impôts
aussi c'est bien d'en payer. Ainsi on participe à la vie de la société;
MAis ce que le gouvernement fait avec, c'est un autre problème!
Karine Henri parle de la nécessité de trouver des partenaires
fiables, pas un collectif de gens du même ordre, mais des acteurs
qui se rallient au projet de l'entrepreneur. Ainsi, Actes Sud comme partenaire
est très important pour elle.
Bernard Gillon: au coeur de tout cela c'est
René Barbier parle des différentes
dimensions de l'entreprise:
il prend l'exemple d'une SCOP des années 1970 à Vel Nevez,
une SCOP de formation et d'édition. Certains en vivait, mois j'avais
un revenu d'universitaire. Économiquement, cela a été
un échec. D'après Le Comte-Sponville, il y a des logiques pas
forcément faciles à articuler :
- La logique financière: il faut faire des profits, évidemment
! et c'est basé sur l'intérêt, le besoin de bénéfices.
on ne peut pas y déroger !
- La logique juridico-politique de contrat social, de convention qui
règle dans une certaine mesure la première, la tempère
- La logique morale: Que dois-je faire ? Non seulement que puis-je
faire? Et ça peut s'opposer aux deux autres logiques.
- La logique spirituelle, éthique: c'est la question de l'amour
qui dépasse la .
Dans aucune de ces logiques il ne faut aller trop loin. Il faut les
articuler selon la situation. Et aussi ce qui prédomine dépend
en partie de la nature de l'activité. Il y a peut-être différentes
sortes d'entreprises possibles. Françoise Nyssen dit qu'elle vit
toutes ces dimensions, qu'elle les articule dans son agir d'entrepreneur.
Elle passe d'une logique à l'autre selon le cas, la situation.
Sans faire de théorie, mais elle vit cela. On avance avec liberté.
MK: devenir entrepreneur exigerait donc d'apprendre à distinguer
et à articuler pratiquement ces dimensions. est-ce par la pédagogie
qu'on l'apprend ?
Henri Dahan: Il y a toujours un projet à l'origine d'une entreprise.
Donc: ça fait sens de vouloir apprendre cela aux enfants via une
pédagogie par projets. Dans mon école les enseignants déterminent
ensemble quels projets proposer aux élèves. Ceux-ci se les
approprient ou non. En tous cas, ça donne un sens à l'engagement
des enfants. Ce n'est pas forcément facile à obtenir qu'ils
coopèrent, surtout entre classes! Il faut souffler sur le feu que
les élèves pôrtent en eux, pas remplacer leur feu par
le nôtre !
Il y a du désir, du plaisir mais aussi de l'effort et des arbitrages
durs à accepter. Les rôles doivent être distribués,
chacun doit trouver sa place dans l'ensemble . Mais ça peut créer
énormément d'enthousiasme et mobiliser des apprentissages.
Aussi: nous envoyons nos élèves en stage d'entreprise
pour qu'ils rencontrent le monde du travail (pas nécessairement des
entreprises). Souvent c'est une grande découverte pour eux: le monde
du travail prend sens: on s'y investit pour créer de la valeur. Ça
les fait aller de l'avant, leur permet aussi de s'enraciner dans la société
et ne pas rester que dans le surgissement.
Cécile Ladjali témoigne de la coopération dans
l'entreprise qu'est Actes Sud. C'est cette coopération qui permet
de faire du travail de qualité. Cette chaleur du projet partagé permet à tous de se dépasser.
Françoise Nyssen dit que pour elle l'Ecole Steiner, c'est exactement
cette qualité-là. L'argent n'est qu'un moyen, pas une fin
en soi. Le "capitalisme du désastre", il faut le combattre. L'humain
et l'amour sont des valeurs supérieures au profit.
Un jeune entrepreneur (vêtements bion en commerce équitable)
témoigne que pour lui le comment faire n'était pas difficile
à apprendre, mais il faut avoir de solides connaissances, des savoirs
pour produire quelque chose dont les autres ont un usage. Il faudra surtout
ne jamais cesser d'apprendre, se renouveler, se mettre en question. Et
de nos jours il est essentiel de paramétrer le fonctionnement de
son entreprise sur les valeurs de la RSE (responsabilité sociale
et écologique de l'entreprise)!
Question de la distinction entre morale et éthique et de l'articulation
des "ordres" ou logiques dans l'entreprise:
RB: La morale et l'éthique ou la logique de l'amour, ce n'est
pas la même chose. Si la morale domine tout le reste, c'est une
société moraliste. Pour l'éthique et l'amour, c'est
différent, ça concerne le lien entre des personnes. Ce n'est
pas forcément collectif mais une question de personnes, de ce qui
se passe nentre personnes.
Les entreprises les plus intéressantes, me semble-t-il, sont
celles où on essaie de faire des médiations entre ces différents
ordres, de comprendre la compléxité des choses. Mais dans
les entreprises, la logique économique est essentielle. Sans bénéfice
RIEN ne marche.
Françoise Nyssen: Il y a des différences essentielles
entre un capitalisme qui ne vise que le profit et des entrepreneurs qui
savent que le profit est une contrainte, mais qui ne considèrent pas
la maximisation du profit comme un but en soi. Chez Actes Sud, la logique
dominante est culturelle, une logique du projet. Mais les responsables
savent évidemment qu'ils ne peuvent pas se payer le luxe de perdre
constamment de l'argent.
Conclusion (MK): en écoutant vos discours plus complémentaires
que vraiment contradictoires, je me rends compte, par rapport à
notre question de départ concernant l'éducation à
l'esprit d'entreprise,
qu'entreprendre n'est pas seulement une question
de compétences, mais aussi d'enthousiasme, de projet et de lien
avec une situation humaine et culturelle. C'est un processus aussi,
incrémental, où l'on avance pas à pas en s'engageant
fortement dans la situation, en y prenant des risques et en en tirant du
plaisir et un vécu fort. L'entrepreneur se découvre en transformant
le monde. et le monde reçoit de lui un cadeau, un don que seulement
lui peut apporter. L'entreprise et l'entrepreneur sont à re-découvrir
en France. Il faudra se ressaisir du sens noble qui peut y être lié
!
Clôture de la journée (fichier son de très
mauvaise qualité...):
Cécile Ladjali: Au fond il s'agit d'inspirer l'envie d'apprendre
aux élèves ! Leur donner envie d'aller toujours de l'avant.
L'ennemi est l'ennui, une attitude résignée, flasque.
Je me rends compte à quel point mon métier d'écrivain
nourrit mon métier de professeur et vice-versa. C'est l'enthousiasme
dans un métier qui rejaillit sur l'autre et permet des investissements
et des réussites. Ce qui est commun entre les deux est de
toute manière l'amour de la langue. Dans les deux il s'agit
de création, d'une force qui est autre chose que la seule force
physique à laquelle on voue un culte trop exclusif dans le milieu
de mes élèves.
Jean-Louis Le Grand a perçu dans les échanges d'une part
un côté chaleureux chez les praticiens de l'éducation
à la Steiner: un saisissement, cette ouverture vers l'humain qui
est prête à se laisser affecter au lieu de se blinder. Mais
ça ne suffit pas: il y a aussi un discernement: distinguer ce qui
tend à se confondre et l'articuler !
L'animation artistique de la journée:
Un grand merci à tous les artistes qui
ont animé cette journée: à Philippe Franceschi (clarinette
et voix voir aussi
http://www.aksak.org
), à son ami professeur de Provençal (voix), à Aline
Richard (piano) et son fils, aux professeurs, élèves et
parents de l'École Steiner de Sorgues (Avignon Nord) qui nous ont
présenté un spectacle merveilleux: La Rivière des deux
mondes.
(voir aussi: http://www.flickr.com/search/?q=Steiner&w=60894088%40N00
avec des photos et une v
ideo !