À propos de Soumission  de Michel Houellebecq …

Le 6 Janvier, un bon ami (1), suite à la lecture d'un ouvrage d'Edwy Plénel (2) écrit

"Depuis le 11 septembre 2001 et la tragédie des deux tours du Wall Street Center aux États-Unis, la chasse aux musulmans, baptisée chasse aux terroristes, se développe partout dans le monde. En France, comme le remarque Edwy Plenel, la haine du musulman a remplacé, mais en partie seulement, la haine du juif, avec la montée en puissance des partis d’extrême droite.
Un écrivain chouchouté par les médias, Michel Houellebecq, surfe sur cette vague dans son dernier ouvrage de 2015 "Soumission" et donne libre cours à son idéologie nihiliste."

L'ouvrage Soumission de Michel Houellebecq (3) n'étant en librairie que le 7 Janvier, il ne l'avait sans doute pas lu, ce qui ne l'a pas empêché de l'associer au bouquin de Zemmour et au Front National. Ayant une idée préconçue différente concernant Houellebecq, je l'ai lu dès que possible.

Or, il ne s'agit pas du tout d'un livre anti-musulman, mais d'un expériment de pensée dénué de prise de position quant à la valeur du résultat. Le monde politique français (et européen d'ailleurs) manque, depuis fort longtemps, d'idées porteuses et de leadership. Depuis des décennies de nombreux électeurs y votent pour "le moindre mal" au point qu'ils finissent par rejeter de plus en plus la démocratie représentative en bloc comme un mauvais système. 
Dans ce contexte, Houellebecq imagine l'émergence de Ben Abbes, un leader charismatique musulman qui, en un premier temps fait score égal avec Marine le Pen. Le parti socialiste minoritaire, dont l'idéologie a fini par se dissoudre totalement, décide de s'associer avec  le parti de Ben Abbes pour empêcher un régime de fachisme frontiste.

Hélas, si le régime musulman semble non violent et accomodant sur de nombreux points, il change la vie en Europe complètement: les femmes (désormais voilées) sont confinées au foyer, les hommes riches faisant partie de la nouvelle élite pro-musulmane ont droit à la polygamie. Les centres de décisions dans une Europe élargie au pays du Maghreb et à la Turquie se déplacent vers l'Europe du Sud.
Comme dans les monarchies du Golfe, on peut toujours boire de l'alcool, mais seulement dans les espaces privés. Les universités publiques deviennent musulmanes. On ne peut y enseigner que si l'on est homme et musulman. Les écoles publiques proposent un enseignement de l'islam. Mais les autres écoles ne sont pas interdites. Comme elles ne servent pas à éduquer l'élite, elles dépérissent peu à peu. Les Juifs quittent le pays, car ils seraient condamnés à y mener une vie de dhimmis : ils n'ont aucun intérêt à y rester.
Le régime de Ben Abbes est trop intelligent pour persécuter ou contraindre. Il met en place de des normes et des récompenses pour ceux qui s'y soumettent. Il vise à bâtir – sans coup férir - un empire allant de Suède jusqu'en Afrique. Il amènera la paix, la prospérité et une vie moins individualiste qu'actuellement, mais satisfaisante du point de vue dominant (consumériste) pour la plupart des hommes. Pour les femmes et les Juifs, c'est une autre question.
Le moyen de mettre ce grand changement en scène et d'exposer au lecteur le retentissement qu'il peut provoquer dans l'âme d'un intellectuel post-moderne (du genre Michel Houellebecq) est de le faire raconter sous forme de dialogue intérieur par un personnage appelé François. François est professeur de littérature à la Sorbonne Nouvelle (Paris 3) et mène une vie sans amour et sans véritable passion au point de s'auto-détruire à petite flamme par l'alcool et le tabac.  Suite au changement politique, on lui propose la retraite à 45 ans (bien rémunérée) ou la conversion à l'Islam et un poste très bien payé (de quoi se payer trois épouses). Il finit par pencher vers la deuxième voie: "[…] une nouvelle chance s'offrirait à moi; et ce serait la chance d'une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente. Je n'aurais rien à regretter."
Le principal personnage du roman semble trouver son compte dans l'acceptation du changement politique. Il n'a rien à perdre en ce qui concerne le sens de sa vie et de son travail (il n'y en a pas), et beaucoup à gagner du point de vue confort et plaisir (la culture consumériste!). Il y a cependant un personnage secondaire, Myriam, jeune fille juive qui s'est expatriée en Israël suite à l'avènement de Ben Abbes. Myriam aurait pu devenir la femme de la vie de François. Mais celui-ci est trop faible et trop paresseux pour se battre. Son rapport aux femmes est consumériste lui aussi. Bref: il est mûr pour la conversion à l'Islam traditionnel.

On peut lire Soumission autant comme un roman sur le rapport homme/femme que comme un roman de fiction politique. Sur les deux plans, il est intéressant et laisse le lecteur libre de juger par lui-même. Il est par ailleurs agréable à lire (bien plus que par exemple "Les particules élémentaires "!) et stimule la réflexion et le débat. Au lieu de le considérer comme un livre contre l'Islam (qu'il n'est assurément pas), je le considère comme un livre qui pourrait réveiller notre réflexivité quant à l'évolution de notre propre culture et notre fonctionnement politique. La femme et la chercheure que je suis (et mariée à un Juif) ne peut évidemment considérer l'Islam qu'avec un certain effroi, malgré les apports majeurs de cette culture à la nôtre.  Mais, d'après le roman de Michel Houellebecq, une éventuelle islamisation de notre société serait au moins autant provoquée par la dégénérescence de notre propre culture que par l'impérialisme de la culture musulmane. Personnellement, je considère que certains symptômes dans notre société comme la faible représentation des femmes dans les instances de décision politiques et économiques, l'inégalité des salaires entre hommes et femmes et la violence à l'encontre de ces dernières sont autant de signes d'une proximité souterraine entre la culture musulmane et la nôtre. Peut-être que de nombreux hommes occidentaux ne trouveraient en effet rien à redire à un changement comme celui décrit par Soumission. L'Islam  a pris de nombreuses formes au cours de l'histoire. La version décrite par Houellebecq est plutôt soft. Il ne met pas en scène les côtés les plus effoyables de la Charia, la loi islamique.  Les musulmans dans Soumission sont des gens cultivés qui règnent de façon totalitaire mais avec une certaine douceur apparente sur l'autre moitié de l'humanité (les femmes, des êtres quelque part entre enfants et esclaves)…
Quant au "nihilisme" de Houellebecq, on ne peut pas vraiment savoir. Il semble doué d'une grande sensibilité (je l'ai écouté réciter certains de ses très beaux poèmes sur France Culture), d'ironie certes et d'une immense sobriété dans l'observation de la société contemporaine. Dénué de militantisme, ne boudant pas son plaisir de jouer des rôles et de jouer tout court, il ne correspond pas aux codes de beauté et de bienséance, mais manifeste beaucoup d'intelligence et d'imagination dans la conception de Soumission.  Il n'y  a pas la moindre ligne dans  Soumission qui appelle à la haine, au mépris ou laisse entrevoir une quelconque proximité de l'auteur avec le Front National. Celui-ci n'a pas d'idée opposable à Ben Abbes. Notre culture et notre civilisation restent à réinventer. Le recettes du passé ne nous portent plus !

(1) René Barbier, voir http://www.barbier-rd.nom.fr/journal/spip.php?article1939
(2) Edwy Plenel (2014), Pour les musulmans. Paris: La Découverte.
(3) Michel Houellebecq (2015), Soumission. Paris: Flammarion.